dimanche 4 septembre 2011

La vie en miettes, Zigmunt Bauman, la problématique du corps, 2 ème partie


La sensation, maître mot du corps en forme postmoderne, est difficilement évaluable et, étant donné la disparité des sensations proposées par l'hyper-consommation, la sensation est une notion mouvante, peu localisable dans le fatras des propositions commerciales et la myriade de publicités qui s'abattent sans cesse sur un citoyen dont, signalons- le au passage, le revenu, n'augmente pas ou guère et qui voit par contre sa charge et la longueur de son temps de travail s'allonger. C'est un autre sujet mais, disons au passage, que ce néolibéralisme s'imagine un individu, flexible, travaillant ici ou là, peu payé pour satisfaire l'appétit des actionnaires, endetté pour satisfaire celui des banques et consommant comme une brute les opportunités frelatées du blitz publicitaire.

L'aspect essentiellement mouvant de la sensation rend floue la notion de normalité (moderne) ainsi que la notion d'anormalité. "La médecine moderne s'est battue pour tracer une ligne claire et visible entre la santé et la maladie, faisant ainsi la disjonction entre le normal et l'anormal son souci majeur; dans l'idéal, cette distinction devait se définir en termes estimables et quantifiables d'un point de vue empirique, puis être mesurée  avec précision tout comme la température "normale" d'un corps à l'autre à l'aide d'un thermomètre médical" dit Bauman à ce sujet.( ibid p. 80)
La sensation étant vécue de façon subjective et par là-même, difficilement communicable d'une subjectivité à l'autre, l'individu postmoderne est, du fait de cette disparition de l'objectivité, dans le partage des expériences, "condamné", c'est le mot du sociologue, à ne jamais savoir si son expérience satisfait "les critères" et si elle se place, en regard de ce qui peut être atteint par d'autres personnes.

"L'idée de normalité n'a pas de sens dans cette condition. Il existe une échelle mobile, gamme montante et infinie de ravissements qui, lorsqu'on l'applique à l'expérience telle que ressentie, projette sur toutes les autres une profonde ombre de "défaillance". L'échelle mobile du plaisir se change en échelle mobile du dysfonctionnement et conduit à tout jamais au mécontentement et à l'agitation infinis." ibid, p. 80

                                                
Les conséquences pour l'homme postmoderne sont:


- un sentiment chronique d'inaptitude;
- une anxiété au long cours provoquée par la recherche d'un corps vraiment en forme;
- une recherche désespérée de l'idéal;
- l'impossibilité de trouver un remède vraiment efficace;
- un cortège de déceptions sans cesse renouvelées.

" L'exercice du corps ouvrier/soldat unissait, l'exercice personnel du corps cueilleur de sensations divise et sépare." ibid p. 81. Il ne peut pas, comme l'explique l'auteur, exister un système de "Sécurité sociale de la Forme". De cette façon, dans la présente culture incessante de la forme qui n'est plus soumise à la "normalité" collective ou à son corollaire, "l'anormalité individuelle" diagnostiquée de façon objective et répertoriée, "le corps est devenu une propriété privée et il revient à son propriétaire de le cultiver." ibid p. 82
Le "propriétaire" est alors dans une situation intenable, il lui faut avoir:
- le contrôle sur lui-même;
- flotter dans le courant des sensations, le suivre (sans couler);
- mesurer, évaluer les sensations par soi-même, avec le courant pour critère.

Il s'agit donc d'une situation aporétique, au sens d'insoluble pour la pensée. Sur le plan sexuel, par exemple selon Bauman , cela conduit à la recherche de la performance, plus ou moins théâtralisée ( ce qui expliquerait le déchaînement de l'exhibitionnisme sur le Net ou l'usage de drogues). La conséquence est une auto-observation afin de mettre en oeuvre les fantasmes en cours de façon programmée. La perte du naturel en faveur d'un mimétisme obligé.

                                                            
"Le passage d'une surveillance et d'un exercice administrés de façon sociétale à l'auto-contrôle et l'auto-exercice efface la distinction entre le sujet et l'objet, entre l'acteur et l'objet de l'action; il va même jusqu'à effacer la distinction entre faire et  souffrir, entre l'action et ses résultats. Ce qui autrefois était une contradiction devient une aporie: état confus d'une ambivalence proche des sables mouvants qui ne sera résolue, dans la mesure où chaque tentative pour en sortir ne se solde que par un enlisement, dans le bourbier." ibid p.83

                                         

Ainsi, cette forme physique ou cette plénitude orgastique, impossibles à atteindre pour soi-même -il y a toujours quelque chose d'incomplet- sont "éternellement imprégnées d'une anxiété cherchant une issue" et génèrent une demande croissante de solutions, toujours nouvelles.Cette privatisation du corps et des organismes de production sociale du corps constituent "la scène primitive" de l'ambivalence postmoderne." ibid p. 84

Les conséquences sont:
- le vieillissement instantané des choses, des recettes, des modes, des sensations;
- une agitation névrosée, "rhizomique";
- un "cortège stupéfiant de manies, de marottes, de désirs éphémères...."
- un cheminement individuel de peurs en peurs.

"On pourrait comparer l'inventivité culturelle postmoderne à un crayon auquel serait attachée une gomme, elle efface ce qu'il écrit et ne peut dès lors s'arrêter de se déplacer sur le vide éblouissant du papier." Bauman

Je me permets une courte paraphrase: on pourrait comparer l'énoncé politique postmoderne, à un crayon auquel serait attaché une gomme, elle efface ce qui a été promis et ne peut dès lors s'arrêter de se déplacer dans le vide éblouissant du discours.

                                

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Some music, Jerry Lee Lewis- Me and Bobby mc Gee
                                          

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