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lundi 14 mai 2012

Sartre, lectures



La liberté

Ainsi l'homme éprouve sa liberté qui est à la fois terrible et honorable puisque c'est par cette liberté, par le projet qui en découle, que l'homme se saisit en tant qu'être humain. L'hypothèse divine est rejetée. L'hypothèse de l'inconscient et des pulsions est éliminée. Reste la vision d'un univers informe, dénué de sens par lui-même. C'est la conscience qui va lui donner ses contours et ses significations; c'est par celle-ci que vont être fixées les valeurs: le bien, le mal, le beau, l'utile, le juste, qui seront déterminées, non par essence mais par l'homme qui décide en pleine liberté mais aussi en pleine angoisse.
Dieu n'existe plus, dans la perspective sartrienne, les normes, la vertu, le vice, ne sont plus balisés par la croyance. Le ciel platonicien des Idées, des valeurs transcendantes est vide de majuscules. L'homme est créateur de valeurs et c'est à lui que revient la responsabilité de les transcender ou non.

   
Autrui

Le regard d'autrui qui nous saisit comme objet devient tout à la fois angoissant et sauveur. Autrui nous classe et nous fait exister, nous accable ou nous accepte. Nous sommes livrés à l'autre, dont dépend notre réputation. L'homme sartrien est l'homme qui se sait libre dans l'angoisse car cette liberté lui confère une terrible responsabilité: ses actes l'engagent, aucun cadre social ou dogmatique ou relationnel ne le libère.
Ainsi, face à cette redoutable liberté, conscient de l'existence d'autrui, en situation, conscient des conditions matérielles de son existence et de son histoire, l'homme apparaît comme un être complexe et quasi tragique. Cette découverte  doit conduire, toujours selon la philosophie de Sartre à la recherche d'engagement et de valeurs  authentiques dans le monde des luttes sociales et politiques et, à présent écologiques pour assumer pleinement sa condition.


La conscience néantisante

                                           
La caractéristique de la conscience est son rôle "néantiseur". C''est à dire qu'elle rejette à l'arrière plan l'ensemble des choses et le monde extérieur devenu simple toile de fond, pour isoler un aspect privilégié de l'univers qui est attendu et recherché au préalable, comme un observateur qui isole le phénomène qui l'intéresse et ignore le reste. Les hommes politiques sont les spécialistes de cette centration.
La conscience choisit un aspect des choses et se différencie radicalement de ce qui n'est pas elle. "Elle est comme un trou au sein de l'être".
Voici un texte où est analysé ce rôle de la conscience dans la perception du monde, des objets et évidemment des idées.

Le narrateur doit retrouver un nommé Pierre dans un café.

"Il est certain que le café, par soi-même, avec ses consommateurs, ses tables, ses banquettes, ses glaces, sa lumière, son atmosphère enfumée, et les bruits de voix qui le remplissent, est un plein d'être. Et toujours les intuitions de détail que je puis avoir sont remplies par ces odeurs, ces sons, ces couleurs, tous ces phénomènes qui sont un être transphénoménal. Pareillement la présence de Pierre en un lieu que je ne connais pas est aussi plénitude d'être. Il semble que nous trouvions le plein partout. Mais il faut observer que dans la perception, il y a toujours constitution d'une forme sur un fond. Aucun objet, aucun groupe d'objets n'est spécialement désigné pour s'organiser en fond ou forme: tout dépend de la direction de mon attention. Lorsque j'entre dans ce café, pour y chercher Pierre, il se fait une organisation synthétique de tous les objets du café en fond sur quoi Pierre est donné comme devant paraître. Et cette organisation du café en fond est une première néantisation. Chaque élément de la pièce, personne, table, chaise, tente de s'isoler, de s'enlever sur le fond constitué par la totalité des autres objets et retombe dans l'indifférenciation de ce fond, il se dilue dans ce fond. Car le fond est ce qui n'est vu que par surcroît, ce qui est l'objet d'une attention purement marginale.Ainsi, cette néantisation première de toutes les formes qui paraissent et s'engloutissent dans la totale équivalence d'un fond est la condition nécessaire pour l'apparition de la forme principale qui est ici la personne de Pierre...Je suis témoin de l'évanouissement successif de tous les objets que je regarde, en particulier les visages, qui me retiennent un instant et qui se décomposent aussitôt précisément parce que ils ne sont pas le visage de Pierre. Si toutefois, je découvrais enfin Pierre, mon intuition serait remplie par un élément solide, je serais soudain fasciné par son visage et tout le café s'organiserait autour de lui, enn présence discrète.
                                                                                                               L'Etre et le néant, p 44





Mauvaise foi et engagement

Libre et conscient de la réalité de l'univers, qui est gratuité et qui ne fournit ni valeurs, ni significations, livré à lui même, sans Dieu, sans valeurs transcendantes, l'homme va tenter de vivre.
Sa conscience en quête de certitudes, en quête d'en soi, va l'amener à s'évader dans des attitudes de mauvaise foi. La mauvaise foi est partout,: notre corps en est complice, le regard se détourne, l'organisme sert d'échappatoire. Ainsi, on trahit son devoir sans y avoir consenti, on se réfugie dans la névrose pour ne pas avoir osé affronter les responsabilités de la situation.
La mauvaise foi est en jeu aussi lorsque nous voulons échapper à nous-même ou s'emprisonner ou emprisonner autrui dans les fictions sociales: les hiérarchies, les idées toutes faites, les droits prétendus, les cadres du langage, du rang, de la fonction, de la richesse, qui sont autant d'instruments de la mauvaise foi.
L'homme qui joue son rôle social, tel un comédien, y tente de s'y absorber. L'homme qui se croit des droits, en vertu de sa naissance, de sa profession, de sa race, de sa nature, fuit la réalité, qui est précisément contingence, facilité et projet. L'homme s'arroge des droits par mauvaise foi.
La fuite des responsabilités, dans l'appartenance à un parti, à une organisation à qui ont fait aveuglément confiance, entre les mains de qui on abdique, est mauvaise foi. Sartre n'est plus de ce monde, mais il aurait vraisemblablement constaté ce type de conduite dans l'acceptation des idées imposées: la mondialisation, le financiarisme, l'incitation délirante à la consommation tous azimuts, le divertissement généralisé.                      L'attitude opposée à ces conduites de mauvaise foi est l'engagement, l'action lucide et sans illusion, c'est à dire l'exercice de notre liberté, accompagné de la conscience de notre responsabilité, dans les cadres historiques, politiques, économiques et sociaux dans lesquels nos sommes placés.

" L'homme se fait; il n'est pas fait d'abord, il se fait en choisissant la morale, et la pression des circonstances est telle qu'il ne peut pas ne pas en choisir une. Nous ne définissons l'homme que par rapport à un engagement." L'existentialisme est un humanisme, p 67, Folio Essais.

Stéphane Hessel, l'homme des engagements exemplaires
                                                           
Stéphane  Hessel donne un exemple d'engagement que n'aurait pas renié Jean-Paul Sartre. Voici les cinq préceptes d'"Indignez-Vous":
      - Trouvez un motif d'indignation. Selon le héros de la Résistance, la pire des attitudes est l'indifférence, dire:"Je n'y peux rien, je me débrouille."
     - Oeuvrer pour changer de système économique. L'actuel dictature des marchés financiers menace la paix et la démocratie. L'auteur propose comme alternative "l'intérêt général", "le juste partage des richesses créées par le travail".
      - Mettre fin au conflit israélo-palestinien. Celui-ci pose au monde un problème d'ordre moral et se trouve en partie à la base de certains extrémismes.
        - Choisir la non-violence.
        - Endiguer le déclin de notre société.

                                                                                                                                                                   L'humanisme existentialiste

"Le culte de l'humanité aboutit à l'humanisme fermé sur soi d'Auguste Comte, et, il faut le dire, au fascisme. C'est un humanisme dont nous ne voulons pas.
Mais il y a un autre sens de l'humanisme, qui signifie au fond ceci: l'homme est constamment hors de lui-même, c'est en se projetant et en se perdant hors de lui qu'il fait exister l'homme et, d'autre part, c'est en poursuivant des buts transcendants qu'il peut exister; l'homme étant ce dépassement et ne saisissant les objets que par rapport à ce dépassement, est au coeur , au centre de ce dépassement. Il n'y a pas d'autre univers qu'un univers humain, l'univers de la subjectivité humaine. Cette liaison de la transcendance, comme constitutive de l'homme-non pas au sens où Dieu est transcendant, mais au sens de dépassement-, et de la subjectivité, au sens où l'homme n'est pas enfermé en lui-même mais présent dans un univers humain, c'est ce que nous appelons l'humanisme existentialiste. Humanisme, parce que nous rappelons à l'homme qu'il n'y a pas d'autre législateur que lui-même, et que c'est dans le délaissement qu'il décidera de lui-même; et parce que nous montrons que ça n'est pas en retournant vers lui, mais toujours en cherchant hors de lui un but qui est telle libération, telle réalisation particulière, que l'homme se réalisera précisément comme humain."                                                                                                                                                  p76, ibid

Jean-Paul Sartre et sa compagne Simone de Beauvoir
                             

                                                           

mardi 20 mars 2012

Sartre, la psychanalyse existentielle




Point de vue


Deux possibilités pour comprendre Sartre, dans le domaine proposé, l'analyse existentielle, se lancer dans la lecture de L'être et le néant ou, parcourir la myriade d'analyses et de critiques que l'on trouve dans les ouvrages spécialisés, les manuels de philosophie, les articles divers. Deux méthodes, deux difficultés. L'être et le néant est un ouvrage difficile, un pavé de 690 pages environ; les retours en arrière sont inévitables et il faut véritablement "s'accrocher" à la pensée du philosophe pour le comprendre.J'en suis même venu à me demander s'il n'y avait pas un lien entre cet ouvrage et la Constitution Européenne et les divers traités: beaucoup d'hommes politiques en parlent et ne les ont sûrement pas lus (sinon on en serait pas là). Si on lit les discours sur Sartre, une base ressort, la liberté, la responsabilité, la fameuse mauvaise foi avec immanquablement la description de ce garçon de café aux gestes un peu trop appuyés, l'engagement...mais avec une sorte de superficialité réductrice ou alors avec un esprit critique dont l'objectif est de contester la pensée sartrienne.Une manie d'intellectuel.
En ce qui me concerne, l'attirance pour la philosophie est faite principalement d'une recherche du positif dans la pensée humaine et c'est pourquoi je peux vagabonder du Ciel des Idées, à l'impératif catégorique, du cogito à la théorie des pulsions pour me retrouver à l'analyse existentielle, sans complexe.Ces pensées puissantes me permettent de vivre, intellectuellement et spirituellement et je tente d'en retenir le positif. Ainsi, je me dis que la psychanalyse freudienne peut avoir des aspects de psychanalyse existentielle, malgré l'opposition franche de Sartre à la théorie de l'inconscient et vice et versa, il y a un peu de Freud dans le type d'analyse proposé par Sartre.
Donc, je me plonge dans le texte même. Immersion.


                                                                 
Une phénoménologie pour analyser l'existence humaine

Au premier chapitre de L'être et le néant, Sartre récuse le dualisme qui oppose au niveau de l'existant, l'intérieur de l'extérieur: "Il n'y a plus d'extérieur de l'existant, si l'on entend par là une peau superficielle qui dissimulerait la véritable nature de l'objet". L'idée de véritable nature est elle-même rejetée, la réalité secrète d'une chose n'existe pas non plus. En phénoménologue, Sartre donne le primat à l'apparence:"le dualisme de l'être  et du paraître ne saurait plus trouver droit en philosophie. L'apparence renvoie à la série totale des apparences et non à un réel caché qui aurait drainé en lui tout l'être de l'existant." Il s'agit d'un point de vue anticonceptuel et assystématique: seule issue pour l'existant, l'homme évidemment, s'assumer comme origine de toute signification, s'éprouver comme conscience donatrice de sens.
Tout comme celle de Nietzsche, l'analyse sartrienne met un terme à "l'illusion des arrière-monde", à "l'être derrière l'apparition" qui n'est plus soumise à un doute, "son essence est un paraître qui ne s'oppose plus à l'être, mais qui en est la mesure au contraire."
Ainsi, la démarche phénoménologique est une décision méthodologique. Il s'agit selon la formule classique de revenir aux choses mêmes, c'est à dire aux phénomènes. Il faut pour cela considérer ce qui apparaît, sans tenir compte de concepts sous-jacents: "l'essence d'un existant n'est plus une vertu enfoncée  au creux de cet existant, c'est la loi manifeste qui précède à la succession de son apparition". Par exemple le génie de Proust est l'oeuvre considérée dans l'ensemble de ses productions. L'apparence, la réalité des romans longs et fastidieux de Proust ne cache pas une essence, elle est cette essence.
C'est philosophiquement important, c'est le fait brut de l'existence qui est mis au premier plan, entre le monde et la conscience il n'y a rien, et toute la philosophie sartrienne s'appuie sur cette position: "Tout est dehors, tout jusqu'à nous-même, dehors parmi les autres. Ce n'est pas dans je ne sais quel retraite que nous nous découvrirons, c'est sur la route, dans la ville, au milieu de la foule, chose parmi les choses, homme parmi les hommes" Sartre, Une idée fondamentale de l'intentionnalité, 1939.


    à suivre                                     

                                                                 

mercredi 15 février 2012

Sartre, la psychanalyse existentielle



La psychanalyse existentielle est une méthode dont l'objectif est de mettre en lumière, de façon objective, le choix subjectif, par lequel chaque personne se fait personne, c'est à dire annoncer à elle-même ce qu'elle est selon ce qu'écrit Sartre au chapitre II de L'Etre et le Néant.

Critique de la psychologie traditionnelle

Selon le philosophe, qui a mis en lumière, de façon peut-être définitive, la notion de liberté, la psychologie traditionnelle est victime d'une illusion substantialiste quand elle définit l'homme par ses désirs, comme s'ils étaient dans l'homme, à titre de contenus de conscience.
"...si je désire une maison, un verre d'eau, un corps de femme, comment ce corps, se verre, cet immeuble pourraient-ils résider dans ma conscience et comment mon désir pourrait-il être autre chose que la conscience de ces objets désirables?" ibid
La psychologie traditionnelle évite toute idée de transcendance alors que Sartre met en garde contre le fait, "de considérer ces désirs comme de petites entités psychiques habitant la conscience". Freud a placé les désirs dans les domaines d'Eros et de Thanathos à l'intérieur du ça, contenant des pulsions qui apparaît bien répondre à ce que Sartre nomme "entité psychique"
La psychologie traditionnelle évite, selon son point de vue, toute transcendance, alors que l'existentialisme considère que les désirs constituent la conscience elle-même, "dans sa structure originelle projective et transcendantale" en tant que conscience de quelque chose.

Oeuvre de Delphine Cossais,qui a créé une série de toiles sur le thème de l''érotisme
L'existentialisme

Pour la philosophie existentialiste, l'homme n'est pas une monade subjectivement repliée sur elle-même. L'homme n'est pas non plus l'expression d'une essence définissable a priori.De même que nous ne sommes pas réduits à notre comportement, comme l'affirme le behaviourisme, et réduit à un "dehors sans dedans". Nous n'existons qu'en tant que nous ne sommes pas l'objet de nous-mêmes. Mais l'existence ne suffit pas à elle-même car l'existence est recherche de transcendance et que l'homme a le pouvoir de se dépasser sans cesse avec lui-même. Jaspers, Nietzche, avaient déjà vu que l'home n'existe pas sans cet élan au-delà de lui-même.
Cet élan, cette tension, possède une portée éthique et il se situe entre deux abîmes; le premier est celui du monde avec le risque de sombrer en son milieu; le second est celui de l'évasion, sous prétexte de se retrouver dans la solitude et de n'être plus rien. 

tableau de Delphine Cossais

Quel est la nature de cet élan? De cette tension ayant une portée éthique? De quoi est faite cette marche entre deux abîmes?
J'ai trouvé des éléments de réponse en relisant L'existentialisme est un humanisme, cette courte conférence de Sartre donnée en 1945, à la demande du club Maintenant, créé à la Libération dans un but d'animation littéraire et intellectuelle, dont le pays avait bien besoin. Voici ce que dit le philosophe:

" Par humanisme on peut entendre une théorie qui prend l'homme comme fin et comme valeur supérieure. Il y a un humanisme dans ce sens chez Cocteau quand dans son récit, Le Tour du monde en 80 heures, un personnage déclare, parce qu'il survole des montagnes: l'homme est épatant. Cela signifie que moi, personnellement qui n'ai pas construit les avions, je bénéficierai de ces inventions particulières, et que je pourrais, personnellement, en tant qu'homme, me considérer comme responsable et honoré par des actes particuliers à quelques hommes. Cela supposerait que nous pourrions donner une valeur à l'homme d'après les actes les plus hauts de certains hommes. Cet humanisme est absurde, car seul le chien ou le cheval pourraient porter un jugement d'ensemble sur l'homme et déclarer que l'homme est épatant, ce qu'ils n'ont garde de faire, à ma connaissance tout au moins. Mais on ne peut admettre qu'un homme puisse porter un jugement sur l''homme. L'existentialisme le dispense de tout jugement de ce genre: l'existentialisme ne prendra jamais l'homme comme une fin, car il est toujours à faire. Et nous ne devons pas croire qu'il y a une humanité à laquelle nous puissions rendre un culte à la manière d'Auguste Comte. Le culte de l'humanité aboutit à l'humanisme fermé sur soi de Comte, et, il faut le dire, au fascisme.
Mais il y a un autre sens de l'humanisme, qui signifie au fond ceci: l'homme est constamment hors de lui-même, c'est en se projetant et en se perdant hors de lui qu'il fait exister l'homme et, d'autre part, c'est en poursuivant des buts transcendants qu'il peut exister; l'homme étant ce dépassement et ne saisissant les objets que par rapport à ce dépassement, est au coeur, au centre de ce dépassement..."                                                                                     
                                                                                 

jeudi 2 février 2012

Sartre, la psychanalyse existentielle



Sartre et l'inconscient

Sartre attribue une responsabilité totale à l'homme, c'est le philosophe de la liberté. Même si cette idée est contestable, pour diverses raisons qui pourront être développées ultérieurement, il n'en reste pas moins que ce point de vue nous procure quelque chose de réconfortant, un vif espoir en ce qui concerne notre destinée. Il en est de même pour la théorie freudienne qui permet à l'homme, par la pratique de l'analyse, d'être un peu moins le jouet d'une nature animale et violente. Pour moi les deux sont des théories vitalistes. Michel Onfray emploie ce terme dans sa "charge" contre Freud, "Le crépuscule d'une idole", qui fit bondir d'indignation les tenants de Freud, et ils sont nombreux.
Voici mon point de vue, une fois n'est pas coutume dans ce blog où je diffuse, en direction de ceux qui veulent bien me lire, le résultat modeste et parcellaire de mes lectures: l'homme souffre d'une douleur, universellement. D'aucuns ont parlé "d'être tragique" ou "d'être pour la mort"; il souffre également d'une double nature à la fois animale et spirituelle (en principe); il souffre aussi d'un sentiment de faiblesse vis à vis de la nature et, vis à vis de la société des hommes. Cela fait beaucoup de faiblesses pour ses petites épaules. Alors, il est peut être bon de considérer les théories philosophiques comme les médecines douces. Prenons l'exemple de l'acupuncture dont  le mode d'action n'est pas démontré scientifiquement par contre, ce qui est évident, et toutes les études le prouvent, est qu'elle soulage et qu'elle guérit un bon nombre de maladies. Alors pourquoi  ne pas utiliser la philosophie, comme les médecines douces ? Un peu de ciel, des Idées et de voûte étoilée des  Valeurs, en cas d'égarement; un peu de morale universelle et d'impératif catégorique en cas de faiblesse passagère; une plongée dans le ça, quand cela pulse trop en nous; une bonne lampée de Stoïcisme en cas de blessure ou de lombalgie aigüe, une bonne bouffée de liberté sartrienne face à la vie en général et une double  dose de construction de soi quand on est en difficulté relationnelle ou professionnelle. Ne sont-ce pas d'excellentes dispositions d'esprit?
Assez parlé, passons à Sartre. Une image d'abord.

Représentation des philosophes des Lumières
 
La réfutation de l'inconscient

Sartre nie l'existence de l'inconscient dès le début de L'Etre et le Néant, l'ouvrage célèbre qui explicite la théorie de l'existentialisme et dans lequel il définit l'analyse existentielle. Selon la pensée sartrienne, l'existence précède l'essence. L'exemple d'un objet fabriqué est pris afin d'illustrer ces propos. L'homme qui produit un objet sait à l'avance quelle va être son utilité, dans ce cas-là l'essence précède l'existence. La nature, la fonction, la forme, la matière, d'un coupe-papier ( c'est l'exemple pris par Sartre) sont déterminées à l'avance par le concepteur. Il en est de même pour l'homme si on se place du point de vue religieux, il est le produit d'un concept divin.
L'athéisme a mis un terme à la notion de Dieu mais pas à l'idée que l'essence, la nature humaine, précède l'existence: "chaque homme est un exemple particulier d'un concept universel, l'homme",   selon cette optique. Le refus de ce positionnement anthropologique conduit Sartre à une position claire et nette:

"L'existentialisme athée que je représente est plus cohérent. Il déclare que Dieu n'existe pas, il y a au moins un être qui existe avant de pouvoir être défini par aucun concept et que cet être c'est l'homme, ou comme le dit Heidegger, la réalité humaine. Qu'est-ce que signifie  ici que l'existence précède l'essence?. Cela signifie que l'homme existe d'abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu'il se définit après." ibid

                                                    

Cette pensée aura un succès foudroyant. C'est, sans conteste, l'existentialisme qui marquera les esprits et qui sera à la base de la notoriété de son auteur. Pour quelles raisons?
Des raisons historiques d'abord, L'être et le Néant a été écrit en 1943, pendant l'Occupation, à une période où le besoin de liberté se faisait cruellement ressentir. Pour des raisons proprement philosophiques ensuite qui s'inscrivent dans l'évolution de la pensée humaine.
Sartre refuse de laisser le concept (Dieu ou autres) réduire l'existence. A ses yeux l'existence ne peut se définir, elle est, sans raison et résiste aux entreprises rationnelles qui prétendent la figer dans un concept absolu. L'unique source du sens incombant à la conscience de l'homme ce qui rapproche Sartre de Nietzsche qui attribue à l'homme le pouvoir de créer des valeurs. C'est une philosophie de la liberté.
L'homme est un être qui a la possibilité de donner un sens à ce qui au prime abord en est dépourvu. Sa liberté consiste à dépasser le donné qu'il est pour lui même (l'en-soi) pour se choisir, en dépit des déterminismes pour devenir ce qu'il doit être (le pour-soi). L'homme n'est d'abord rien, il ne sera qu'ensuite, et il sera tel qu'il se sera fait" dit Sartre.
L'accession à l'humanité passe par l'action qui arrache l'homme à son inertie naturelle.

"La conséquence essentielle de nos remarques antérieures, c'est que l'homme étant condamné à être libre, porte le poids du monde tout entier sur ses épaules: il est responsable du monde et de lui-même en tant que manière d'être. Nous prenons le mot de "responsabilité" en son sens banal de "conscience" (d') être l'auteur incontestable d'un événement ou d'un objet". En ce sens, la responsabilité du pour-soi est accablante, puisqu'il est aussi celui qui se fait être, qu'elle que soit donc la situation, avec son coefficient d'adversité propre, fût-il insoutenable; il doit l'assurer avec la conscience orgueilleuse d'en être l'auteur, car les pires inconvénients ou les pires menaces qui risquent d'atteindre ma personne n'ont de sens que par mon projet; et c'est sur ce fond de l'engagement que je suis qu'ils paraissent. Il est donc insensé de songer à se plaindre puisque rien d'étranger n'a décidé ce que nous ressentons, de ce que nous vivons ou de ce que nous sommes." Sartre, L'Etre et...

                                         

                                                                                                                                       

mardi 24 janvier 2012

Sartre, la psychanalyse existentielle, généralités


Sartre et Freud, deux visions de l'homme

La théorie freudienne de l'inconscient est inattaquable mais, il  est important de savoir si notre langage et son contenu sont dictés par notre inconscient: "si nous parlons ou si nous sommes parlés par notre inconscient" , "ce voyou"...comme le dit Lacan. Les objections ne manquent pas.
La théorisation psychanalytique serait liée à l'époque de la Vienne de 1900 et, serait tout a fait inconcevable au temps de Rabelais par exemple. La psychanalyse est vue comme le dernier avatar de l'idéal ascétique, selon Deleuze et Guattari et, cela est exprimé dans leur ouvrage, L'Anti-Oedipe. Pour ces deux philosophes, Freud a bien exprimé la vérité de l'époque historique qui l'a vu naître: son inconscient est ténébreux et lubrique, et prêt à tout sous le couvert de termes scientifiques. Son théoricien se complaît dans la promiscuité sournoise du charnel, du sexuel, du génital, de l'anal...au sein, si l'on peut dire, d'une société puritaine, courbée sous le poids des tabous. L'expression artistique et, à plus forte raison, l'expression explicite de l'amour physique, étant sévèrement réprimées. Par exemple, le peintre Egon Schiele fut emprisonné pour ces dessins érotiques.

Egon Schiele, Amitié
     L'inconscient freudien serait en quelque sorte le résultat d'un défoulement intellectuel de haut niveau, rendu nécessaire dans une société où règne, en dictateur, un Surmoi implacable. Il est difficile de résister, pour illustrer ces propos, à la tentation (au désir?), de soumettre au lecteur un passage choisi du Livre du ça de Groddeck dont Freud disait qu'il le considérait comme un superbe analyste qui saisissait l'essence des choses. Il s'agit d'un ouvrage publié en 1923, composé de lettres fictives adressées à une amie où l'auteur développe sa thématique du ça, différente il est vrai de celle de Freud. Mais n'y-a-t-il pas là ce défoulement intellectuel de haut niveau symptomatique de la société cadenassée de l'époque?                                                                                                                                    
" Vous écrire, ma très chère amie, est un plaisir. Quand je raconte l'histoire de la castration à d'autres, ils se fâchent, m'envoient promener et me traitent comme si c'était moi le responsable du péché et de la malédiction originelle. Vous, en revanche, vous établissez aussitôt les parallèles avec la légende de la Création et, pour vous, la côte d'Adam dont on a tiré Eve est la partie sexuelle de l'homme. Vous avez raison et vous m'en voyez tout heureux.
Puis-je cependant attirer votre attention sur certains petits détails? D'abord une côte, c'est dur et raide. Ce n'est pas tout uniquement du pénis qu'est sortie la femme, mais du phallus, dur, raide, osseux, le phallus érigé du désir. Pour l'âme humaine, la volupté est un péché, un acte répréhensible et punissable. La punition par la castration suit la volupté. La volupté fait de l'homme une femme.
Faites une pause dans votre lecture, chère élève, et rêvez un peu à ce que cela a pu signifier encore pour le genre humain, pour son développement, que de ressentir comme un péché sa pulsion la plus forte, une pulsion impossible à dominer, que la volonté parvient tout juste à refouler, qui ne sera jamais détruite; ce que cela a pu signifier et signifie encore pour lui qu'un phénomène naturel, inévitable, l'érection, soit un objet d'oprobe et de honte. C'est du refoulement, de l'obligation de refouler ceci ou cela qu'est formé le monde dans lequel nous vivons." Geor Groddeck, Le livre du ça, Gallimard, 1963.   

Hélène Lagnieux, Eve
La théorie freudienne apparaît comme un jeu de langage supérieurement élaboré dans lequel un joueur gagne toujours et qui donc n'est plus un jeu. Il en est de même pour une théorie, qui a toujours raison contre les faits; quels que soit ces faits, elle n'est plus une théorie. Peut-on appliquer par exemple, aujourd'hui, la théorie du refoulement d'ordre sexuel, à des jeunes gens qui connaissent, même si des difficultés existent, une libération sans précédent, dans la diffusion, la pratique, l'encouragement même, de la sexualité? Dans nos sociétés démocratiques, cela s'entend.

Sarte était un lecteur de Freud mais sa critique dénonçait le double déterminisme de cette théorie: "le déterminisme vertical par la libido et le déterminisme horizontal par les circonstances extérieures" J.C.Merle, La psychanalyse existentielle chez Sartre, 2005. Il manque cruellement une dimension qui s'inscrit dans l'avenir du sujet qui dans sa philosophie redessine sans cesse son projet de vie et, qui est capable d'effectuer un tri entre les pulsions. Ce qui délivre la conscience de l'inconscient.

Dessin de Hans Bellmer
                                                                                                                                                                                    à suivre                      

dimanche 24 janvier 2010

Jean Paul Sartre

Jean-Paul Sartre (1905-1980) fut Normalien puis agrégé de Philosophie. Il renonça rapidement à l'enseignement pour se consacrer à ses multiples activités d'intellectuel engagé, dont il contribuera à façonner le type. Cela influencera l'oeuvre philosophique et littéraire. Tout au long de sa vie, Sartre ne cessa de jouer un rôle de tout premier plan dans la vie intellectuelle française et dans les grands débats littéraires, politiques et idéologiques.
Ce que l'on peut appeler son militantisme  repose sur un authentique engagement philosophique de la liberté, liberté qu'il sentait foncièrement compromise face à la densité et à l'opacité du monde.

Hiver